« Fake news », un malaise croissant.

Les campagnes électorales sont souvent le moment de passions et de tensions qui génèrent leur lot d’attaques personnelles et de noms d’oiseaux. Cela fait partie du folklore des campagnes et prête souvent à sourire une fois le temps de l’affrontement terminé. Pourtant, depuis quelques années, l’irruption des réseaux sociaux a changé les modalités de ces dérapages. Ils offrent la facilité de l’instantanéité et l’anonymat des pseudonymes, que le législateur a curieusement protégé en leur attribuant la protection des sources, en vertu des lois sur l’indépendance de la presse. Certains blogs sont ainsi de véritables corbeaux modernes, voire des outils de manipulation permettant de lâcher n’importe quelle information mensongère, sans aucun contrôle ni retenue.

A quel moment peut-on dès lors dire qu’une campagne devient une « sale campagne », à quels moments ces dérapages sortent-ils des limites admissibles de la vivacité du débat et d’un cadre « normal » républicain ?
Le malaise ressenti pendant la campagne des municipales 2020 était palpable. Il y a bien sûr eu le.a COVID, anxiogène, source de tension et de peur, et la longueur inhabituelle du délai entre les deux tours, qui a cristallisé les affrontements… Cela toutefois ne saurait suffire pour expliquer le caractère systématisé et organisé de la propagation d’attaques personnelles et de mensonges énormes. L’excès créant le doute, car plus le mensonge est énorme, plus il est mémorisé. On a ainsi vu se déployer dans notre ville de la part de certains candidats de véritables stratégies visant à créer et exploiter la peur chez nos concitoyens dans un but manipulatoire, ou visant à dégrader l’image personnelle de leurs adversaires.

Dans un cours à l’ENA en 1952[i] Raymond Aron caractérisait la démocratie comme « un système où il existe une organisation tempérée de la compétition pour le pouvoir. L’essence de la démocratie résidant dans la concurrence pacifique et la possibilité de compromis entre les divers groupes qui participent à cette compétition ». Cette définition est intéressante car fonctionnelle. Elle suppose de facto une reconnaissance mutuelle de la capacité et de la légitimité à exercer les fonctions convoitées par les différents protagonistes, sans lesquelles le compromis ultérieur ne peut exister. Comme souvent, Raymond Aron pointe le cœur du problème.

Le déni de légitimité de l’équipe ou du candidat issu de la majorité du suffrage universel est aujourd’hui un phénomène général qui gangrène notre pays. Ce déni affecte les députés quelques semaines après leur élection majoritaire, le président élu au bout de quelques mois et affecte désormais aussi les élections locales. Des individus ou des groupes de pression constitués ou non en association parlent à Fontenay-aux-Roses au nom des Fontenaisiens et un peu partout dans le pays au nom des Français, et ce le lendemain même d’élections où ils n’ont parfois recueilli que quelques % des suffrages. Ce déni, dans nos communes, amène à contester nombre de décisions des majorités municipales : délibérations, ventes de bâtiments dont la commune n’a plus l’usage, construction d’immeubles remplaçant des ruines urbaines… Le « kidnapping » du qualificatif de « citoyen », galvaudé[ii] pour qualifier ces actions est à ce titre une curiosité, mis à toutes les sauces des actions individuelles ou par des associations dont l’objet même est un parfois intérêt particulier.

Cette dérive est pour certains la traduction pratique, amplifiée par les réseaux sociaux et les chaines d’information continue de la montée de l’individualisme dans les démocraties libérales occidentales, phénomène évoqué par exemple par Alain Badiou et Marcel Gauchet dans un livre récent[iii].  Cet individualisme tend à placer l’intérêt individuel au-dessus de l’intérêt collectif y compris pour les décisions prises par l’assemblée issue du suffrage universel.

Dans un article paru dans la revue commentaires[iv], Jean Eric Schoettl souligne une autre conséquence de ce phénomène : le glissement du politiquement correct vers le judiciairement correct. Car l’exploitation et l’instrumentalisation de la justice procèdent de la même logique, celle de l’opposition entre les droits de l’individu et ceux de la collectivité prise dans son ensemble.

La victimisation souvent associée illustre aussi la sacralisation progressive des droits de l’individu. La protection des droits de la personne, qui est la marque des sociétés occidentales protectrices de l’individu et qui est un acquis républicain devient un cheval de Troie contre la gestion de l’intérêt collectif. Qu’un individu s’estime en désaccord avec l’action publique, il lui suffit d’évoquer un hypothétique préjudice personnel et le recours contentieux vient bloquer celle-ci souvent pendant plusieurs années, au mépris de l’intérêt général, profitant aussi de la lenteur regrettable de notre système judiciaire, saturé.

Notre ville, Fontenay-aux-Roses, a ainsi perdu plus d’un million d’euros sur la précédente mandature en coûts directs et en pertes de ressources, d’innombrables familles ont été pénalisées par ces procédures intentées par quelques personnes, toujours les mêmes, groupées ou non en associations « citoyennes » et contestant la légitimité des choix du Conseil municipal.

Jusqu’alors limité aux représentants des extrêmes droites et gauches, le déni de la démocratie représentative s’étend aujourd’hui à tout un réseau associatif et « citoyen » et même à certains partis politiques considérés comme républicains. Le fait que les listes EELV aient régulièrement été pointées du doigt pendant cette campagne pour leurs méthodes sur les réseaux sociaux et la radicalité de leur discours illustre sans doute leur entrée dans une logique de même type. Dans un article de Médiapart[v], Joseph Confavreux mentionnait comme un fait établi que certains courants d’EELV considèrent que l’urgence climatique n’est plus compatible avec le temps démocratique, raison du coup de gueule de M. Cohn-Bendit déclarant sur France Info le 13 mai dernier qu’EELV est devenu une secte…

Fontenay-aux-Roses n’a pas échappé aux mêmes ondes négatives. Dans notre ville, le tableau d’honneur des fake news de la campagne, pour l’essentiel issues de l’équipe de Gilles Mergy PS/EELV/PRG fut impressionnant !

Accusations à peine voilées de corruption, de création d’emplois fictifs (pour cette affirmation les auteurs ont été condamnés à 2000 euros d’amende pour diffamation) de mise en danger d’autrui pendant les opérations de vote du premier tour, inventions de projets immobiliers factices énormes dans certains quartiers, destinés à détourner des votes par la peur occasionnée (700 logements aux Pervenches!), tracts ou infos diffusées en porte à porte expliquant que l’unique objet de l’opération de rénovation des Blagis est de « virer les pauvres », images truquées d’immeubles démesurément grossis de projets immobiliers, diffusion de photos volées portant atteinte à l’image du maire, accusations plus ou moins voilées d’antisémitisme ou de discrimination et pour finir accusations de trucage de l’élection….  De tels extrêmes visant à démontrer l’indignité personnelle de ses adversaires place clairement le débat en dehors du champ démocratique.

Les réseaux sociaux amplifient considérablement ces dérives et comportent d’autres dangers plus spécifiques. Ces outils sont des moyens de diffusion de l’information remarquablement rapides et efficaces, et peuvent à ce titre devenir des poisons de l’action locale. Ils permettent aux groupes de pression une instantanéité de diffusion d’une fake news auprès de leurs partisans, chargés de la relayer oralement auprès de leurs connaissances et voisins.

Mais ces réseaux sociaux sont aussi une machine à s’enfermer dans un entre-soi qui vous coupe de la réalité : cette particularité a été bien décrite par le sociologue Kass Sunstein dans un ouvrage récent[vi] soulignant les dangers de l’entre soi sur internet[vii] Car sous une apparente universalité, les blogs et comptes twitter ne sélectionnent en pratique que des personnes ayant les mêmes opinions, les mêmes centres d’intérêts, et souvent les mêmes profils sociologiques que leurs auteurs. C’est même pour FaceBook une partie intégrante de son algorithme de sélection de nos potentiels « amis ». La constitution de communautés de pensée, parfois très restreintes, amène certains animateurs de ces blogs ou certains activistes des comptes twitter à se croire, du fait de l’universalité du support, porteurs d’une opinion largement majoritaire, alors même que quelques personnes seulement abondent, pseudo compris, dans leur sens.

Cette identité de pensée dans un entre-soi paradoxalement « public » pousse à une surenchère malsaine et aux attaques de plus en plus virulentes, à un phénomène de meute qui génère des comportements souvent proches du harcèlement et bien loin d’un débat apaisé pour des élections municipales qui devraient rester centrées sur l’avenir de la commune…

Il est urgent que les pouvoirs publics définissent de nouvelles limites à ces harcèlements dématérialisés, à ces auteurs de « fake news » profitant de l’anonymat offert au nom de la liberté, ou les instrumentalisant pour diffuser des discours de haine, ou de complotisme, dont on mesure les ravages au niveau national, et maintenant international, mais qui touche tous les niveaux de notre démocratie.

A Fontenay, il est regrettable qu’une partie de l’opposition continue malgré le résultat sans équivoque du vote du 28 juin dernier à s’enfermer dans un déni du résultat, et, qu’outre les nombreux recours intentés contre l’élection, elle poursuive sa stratégie de fausses nouvelles, d’insultes et d’attaques personnelles via ses blogs, comptes twitter ou site internet, bien loin de l’intérêt communal.

Laurent Vastel et Gabriela Reigada


[i] Raymond Aron (in Introduction à la philosophie politique)

[ii] Robert Rodeker relève, dans L’école fantôme (Desclée de Brouwer, 2016, que : « le mot citoyen est devenu un mot en caoutchouc, employé sans discontinuer tout en ayant basculé dans l’indétermination »

[iii] Marcel Gauchet et Alain Badiou. Que faire ? Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie, éditions philosophie magazine

[iv] Jean-Eric Schoettl. Commentaires, été 2020 ;« De balance ton porc au juridiquement correct »

[v]  Mediapart, Joseph Confavreux, Savoir et pouvoir : ce que la crise sanitaire nous enseigne, 11 juillet 2020

[vi] #republic, Divided democracy in the age of social media, princeton university press

[vii] Le monde «Débat en ligne : comment lutter contre les risques de l’entre soi sur internet » du 03/08/2017 

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