10 mai 1981, 40 ans plus tard

J’ai grandi à cheval entre deux villes bien différentes, situées en vis-à-vis par rapport à la Seine : Meulan et les Mureaux. J’ai été au collège et au lycée aux Mureaux, au lycée saint Exupéry, et mes copains de classe habitaient la cité de la Vigne Blanche comme les petites villes encore rurales des alentours, et j’ai parfois dû me bagarrer pour conserver ma précieuse mobylette !  Je n’ai pas grandi dans un beau quartier, ni fréquenté des collèges de luxe, ni fait une grande école. Mes parents avaient été de jeunes orphelins. Mon père, fils de secrétaire, était un pur produit de l’école républicaine, et ma mère, placée en sanatorium pendant toute son adolescence, n’avait pas eu cette chance. Elle était laborantine. Mes parents ne disposaient pas de relations ou d’un carnet d’adresses qui auraient pu me dispenser d’un diplôme, je suis donc aussi le produit de l’école républicaine et d’une pratique sportive associative intense qui m’a structuré. J’ai fait médecine à la fac de la Salpêtrière, puis logiquement choisi l’hôpital public pour y faire ma carrière.

On parlait politique à la maison. Ma mère était une farouche gaulliste, mon père giscardien, et mon frère ainé militant des radicaux de gauche auprès de Robert Fabre, partisan de l’union de la gauche et adjoint au maire communiste des Mureaux pendant une mandature.

Scolarisé aux Mureaux, j’ai partagé cette enfance avec bien des enfants de familles modestes, dites « populaires », et mesuré la chance que j’avais d’avoir des parents plutôt aisés, qui ne concevaient pas que je ne fasse pas d’études. J’y ai appris la valeur de la solidarité, de la pudeur et du respect.

J’étais un jeune adulte lors de l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, le 10 mai 1981. La gauche à l’époque se référait à des principes d’universalisme, d’égalité, de progrès humain. Même si l’on pouvait parfois s’inquiéter d’un manque de réalisme et si les principales avancées sociales avaient depuis la deuxième guerre mondiale été le fait de la droite au pouvoir, elle était, pour reprendre un slogan de campagne présidentielle récente, désirable. Porteuse d’un projet de société cohérent et crédibilisé par la personnalité de François Mitterrand, elle « avait de la gueule ». Je n’ai pas honte, quarante ans plus tard le 10 mai prochain d’avoir adhéré au moins un temps à cet espoir.

Les années mitterrandiennes ont hélas accouché de la gauche caviar puis de la gauche bobo, celle des fils de famille, ayant grandi dans la bonne société et versant dans la défense prolétarienne en tant que pur produit de marketing politique. Une gauche qui a perdu la confiance des classes dites populaires, s’enfermant peu à peu dans un clientélisme exacerbé et se référant à un logiciel de misérabilisme et de victimisation antagoniste à tout espoir réel de progrès social. La préoccupation sociale s’est d’ailleurs réduite depuis les années 90 à un fonds de commerce électoral, enfermant les électeurs concernés dans une situation d’assistés dépendants au mépris de la promotion d’une réelle égalité des chances. Cet électorat, qui a basculé peu à peu depuis vingt ans dans l’abstention ou le Front national, a laissé le PS échoué sur le sable électoral lors des dernières présidentielles. Pourtant, depuis, la stratégie politique de ce grand parti historique n’a pas évolué. La recherche de victimes dépendantes le fait verser aujourd’hui dans un racialisme et dans une bienveillance coupable et dangereuse vis-à-vis du communautarisme, après avoir deux décennies durant joué un jeu trouble sur l’immigration, favorisant l’émergence de la xénophobie et la montée du Front National.

Face à cette évolution, de nombreux socialistes attachés aux valeurs de progrès humains se sont détachés du PS, formant d’ailleurs une partie non négligeable des électeurs d’Emmanuel Macron en 2017. Un PS qui a perdu ses valeurs fondatrices, enfermé dans un clientélisme malsain et une alliance mortifère avec EELV, parti d’extrême gauche repeint en vert. Un PS qui divorce chaque jour un peu plus de la réalité quotidienne de ceux qu’il est censé défendre, de plus en plus déconnecté du réel. On perçoit d’ailleurs le malaise des vrais humanistes de gauche au gré des débats sur les chaînes d’info continue…

Ces dérives nationales se répercutent désormais localement, par des méthodes de campagne extrêmes qui associent sur la forme dénigrement systématique, suffisance sans limite, greenwashing, attaques personnelles et scénarisation bruyante de la fragilité sociale de nos concitoyens, et sur le fond un entassement de bonnes intentions qui masque mal la vacuité des projets. Des méthodes qui ne laissent guère de place au débat démocratique.

Voilà comment on voit par exemple la tête de liste socialiste aux élections régionales d’Ile de France justifier l’organisation dans les universités de la république de réunion « interdites aux blancs », par pur clientélisme électoral. Ou des énarques scénariser leur participation à des collectes alimentaires pour des familles en difficulté qu’ils n’ont jamais côtoyées dans leur parcours doré et pour lesquelles, élus pendant 20 ans, ils n’ont rien fait de concret. Je ne crois pas que les associations caritatives brandissent leurs pauvres avec autant de complaisance, les difficultés de certains ne méritent pas une telle instrumentalisation permanente, elles agissent et alertent, affaire de respect.

En tant que citoyen engagé, j’ai la conviction que seules les réalisations concrètes s’inscrivant dans un projet républicain cohérent peuvent réconcilier nos concitoyens avec l’action publique, car ceux qui promettent une chose et son contraire en fonction de leur auditoire n’expriment que le profond mépris qu’ils ont pour les autres et trahissent toujours leur parole.

Je suis intimement convaincu que, comme disait Churchill, « la démocratie est le pire des systèmes…à l‘exception de tous les autres. »  La linéarité du discours, le respect des engagements et de la parole donnée, le respect de son mandat, sont les seuls moyens de ne pas trahir la confiance sur laquelle repose notre démocratie. Cela nécessite une capacité d’écoute sans a priori, d’associer le plus grand nombre de nos concitoyens aux réflexions qui précèdent l’action puis d’assumer ses responsabilités en tant qu’élu. Je suis fier, en tant que citoyen comme en tant que médecin, de vivre dans une démocratie bicentenaire (ou presque), porteuse de valeurs humaines fortes et puissantes et je serais triste que nos enfants ne puissent dire la même chose dans un avenir proche.

Quarante ans plus tard, je reste fidèle aux valeurs qui m’avaient fait choisir la gauche en 81, et m’ancrent aujourd’hui au centre droit. Un centre droit porteur des mêmes valeurs d’humanisme et de respect de la personne humaine, d’égalité des chances, défenseur de notre planète, mais qui a comme principes intangibles le pragmatisme et l’amour du concret. Finalement je n’ai pas le sentiment d’avoir tant vieilli que ça, mûri peut être ?

Laurent Vastel

Laurent VASTEL et son père